39 Voie unitive

IX

 

   Le guide spirituel de ces âmes doit bien considérer que le principal agent, le guide moteur de ces âmes, dans une pareille affaire, ce n'est pas lui, mais l'Esprit-Saint, qui ne cesse jamais de veiller sur elles. Ils ne sont eux-mêmes que des instruments pour les diriger dans

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le chemin de la perfection d'après les lumières de la foi et la loi de Dieu, comme aussi d'après les dons que le Seigneur accorde à chacune d'elles. Voilà pourquoi il doit s'appliquer, non à les adapter à sa méthode ou à ses vues personnelles, mais à considérer s'il se rend bien compte de la voie par où Dieu les conduit, et, dans le cas contraire, de les laisser aller leur chemin sans les troubler. C'est d'après la voie et l'esprit par où Dieu les appelle qu'il s'appliquera à les diriger vers plus de solitude, de tranquillité et de liberté d'esprit ; il les dilatera de façon qu'elles n'attachent pas leur sens corporel et spirituel à quoi que ce soit d'intérieur ou d'extérieur quand Dieu les conduit par le chemin de la solitude. Mais qu'il ne s'inquiète pas et ne se préoccupe pas à la pensée qu'elles ne font rien, car, bien que l'âme alors n'agisse pas, Dieu agit en elles. Quant à lui, il doit veiller à la porter au détachement et à la mettre dans la solitude et le repos, de telle sorte qu'elle ne soit attachée à aucune connaissance particulière d'en haut ou d'en bas et n'ait le désir d'aucune saveur, d'aucun goût ou d'aucune perception. Il faut qu'elle soit complètement détachée de toutes les créatures et pratique bien la pauvreté spirituelle. Voilà ce que l'âme doit faire de son côté, comme le conseille le Fils de Dieu en ces termes : Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple1. Ce précepte s'entend non seulement du renoncement de la volonté aux choses corporelles et temporelles, mais encore de celui qui concerne les choses spirituelles, il renferme donc la pauvreté spirituelle dont le Fils de Dieu a fait une béatitude2.

   Quand l'âme est ainsi détachée de tout, qu'elle est dans un dénuement complet, et qu'elle a, je le répète

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1.   Luc, XIV, 26.

2. Mat. v, 3.

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accompli tout ce qui dépendait d'elle, il est impossible que Dieu ne fasse pas de son côté ce qu'il faut pour se communiquer à elle, au moins dans le secret du silence ; c'est même plus impossible qu'il ne l'est au rayon de soleil de ne pas illuminer un espace serein où il ne rencontre aucun obstacle. Ainsi le soleil est tout prêt à entrer dès le matin dans votre appartement aussitôt que vous en ouvrez les fenêtres. Telle est la conduite de Dieu qui veille sur Israël ; il ne dort pas ; mais il entre dans l'âme qui est détachée absolument de toutes créatures et la remplit de ses trésors. Dieu est donc tout prêt à pénétrer dans les âmes comme le soleil dans un appartement.

   Le directeur spirituel doit donc se contenter de préparer l'âme à le recevoir ; et il le fera d'après les principes de la perfection évangélique qui sont l'abnégation et le renoncement; mais il se gardera bien d'aller plus loin et de chercher à bâtir lui-même l'édifice spirituel. Ce rôle appartient uniquement au Père des lumières de qui découlent toute grâce excellente et tout don parfait2. Car, dit David, si le Seigneur lui-même ne bâtit pas la maison, c'est en vain que l'on travaillera à l'édifier3. Dès lors que Dieu est l'architecte surnaturel, c'est à lui qu'appartient le droit d'élever dans chaque âme l'édifice qui lui plaît ; quant à vous, ô directeur, votre tâche est d'y préparer l'âme, en la portant au renoncement complet par rapport à ses opérations et affections naturelles, qui d'ailleurs n'ont ni aptitude ni force pour la construction de cet édifice surnaturel ; si vous agissiez autrement, alors vous la jetteriez dans le trouble au lieu de lui porter secours. Cette préparation de l'âme dépend de vous.

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I. Ps. CXX, 4.

2. Jac. I, 17.

3. Ps. CXXVI, 1.

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   Mais, comme dit le Sage, c'est Dieu qui lui montre le chemin qui la conduit aux biens surnaturels, en se servant de moyens que vous ne pouvez comprendre, ni l'âme non plus.

   Ne dites donc point : Mais l'âme ne progresse pas, puisqu'elle ne fait rien ; car s'il est vrai qu'elle ne fait rien, je vous prouverai que par le fait même qu'elle n'agit pas, elle fait beaucoup. Si, en effet, l'entendement s'est dégagé de toutes ses connaissances particulières, soit naturelles, soit spirituelles, il avance, et plus il s'abstiendra de s'occuper de connaissances particulières, ou d'actes de compréhension, plus aussi il s'avancera vers le souverain bien surnaturel.

   Mais, me direz-vous, si elle n'a pas de connaissance distincte, comment peut-elle réaliser des progrès ? Et moi je vous dis que, si elle en avait, elle n'avancerait pas. La raison, c'est que Dieu, vers qui se dirige l'entendement, dépasse tout entendement ; il est incompréhensible et inaccessible à l'entendement ; voilà pourquoi, quand l'entendement agit, il ne s'approche pas de Dieu ; il s'en éloigne plutôt. Il doit donc cesser ses opérations pour s'approcher de Dieu, suivre le chemin de la foi et croire, mais sans comprendre. De la sorte, l'entendement arrive à la perfection, parce que c'est par la foi et non par un autre moyen qu'il s'unit à Dieu, et il s'en rapproche plus en ne comprenant pas qu'en comprenant. Aussi ne vous affligez pas de ce point ; car dès lors que l'entendement ne recule pas, comme cela lui arriverait s'il voulait s'occuper de connaissances distinctes, de raisonnements ou autres actes intellectuels, au lieu de rester dans son repos, c'est qu'il avance ; et, en effet, il se purifie de tout ce qu'il avait en lui-même, car rien de cela n'est Dieu, comme nous l'avons dit, et Dieu ne peut pas occuper un cœur qui n'est pas détaché de tout. Par conséquent, dans ce cas de perfection, ne pas reculer,

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c'est avancer, et avancer, quand il s'agit de l'entendement, c'est entrer plus avant dans la foi et dans ses ténèbres, car la foi n'est que ténèbres pour l'entendement. Dès lors que l'entendement ne peut savoir comment Dieu est, il doit nécessairement s'approcher de lui comme un vaincu ; voilà pourquoi il avance d'autant plus qu'il comprend moins ; aussi son progrès consiste-t-il précisément dans ce que vous condamnez. Cela veut dire que l'âme ne doit pas s'occuper de connaissances distinctes, car elles ne pourraient l'amener à Dieu ; elles seraient plutôt un obstacle, à son avancement.

(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 1004-1008)

 

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