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Mais, me direz-vous, si l'entendement n'a pas des connaissances distinctes, la volonté sera oisive et incapable d'aimer ; et c'est là un obstacle qu'il faut toujours éviter dans la voie spirituelle, car la volonté ne peut aimer que ce qui est perçu par l'entendement. Cela est vrai surtout lorsqu'il s'agit des opérations et des actes que l'âme opère naturellement ; la volonté n'aime que ce que l'entendement connaît d'une manière distincte. Mais quand il s'agit de la contemplation dont nous parlons, et par laquelle Dieu, comme nous l'avons dit, infuse quelque chose de lui-même dans l'âme, il n'est pas nécessaire que l'âme ait une connaissance distincte, ni qu'elle mette en activité son intelligence ; c'est par un seul acte, en effet, que Dieu lui communique lumière et amour tout à la fois ; or c'est là une connaissance surnaturelle pleine d'amour, nous pouvons dire que c'est une lumière ardente qui réchauffe, car cette lumière provoque en même temps l'amour. Cette lumière néanmoins demeure confuse et obscure pour l'entendement, parce que c'est une connaissance de contemplation, qui, selon l'expression de saint Denis, est un rayon de ténèbres pour
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l'entendement ; aussi telle sera la connaissance dans l'entendement, tel sera l'amour dans la volonté. Comme cette connaissance que Dieu infuse dans l'entendement est générale et obscure, et qu'elle ne porte sur rien de distinct, la volonté, de son côté, aime d'une façon générale, sans aimer un objet distinct présenté par l'intelligence. Dieu est lumière et amour, aussi, quand il se communique à l'âme, il informe également ses deux puissances, l'entendement et la volonté, de connaissance et d'amour. Mais comme il n'est pas intelligible en cette vie, la connaissance, je le répète reste obscure ; il en est de même de l'amour pour la volonté. Sans doute, il arrive parfois que dans cette communication Dieu se donne plus à l'une de ces facultés qu'à l'autre et la blesse davantage. Parfois l'âme reçoit plus de connaissance que d'amour ; d'autres fois elle reçoit plus d'amour que de connaissance ; ou bien elle ne recevra que des connaissances sans amour aucun, comme aussi elle ne recevra que de l'amour sans aucune connaissance. Voilà pourquoi je dis que si l'âme accomplit naturellement des actes intellectuels, elle ne peut pas aimer sans comprendre ce qu'elle aime ; mais quand il s'agit de ces actes que Dieu accomplit en elle et lui infuse comme cela arrive dans le cas dont nous parlons, c'est tout différent, car Dieu peut se communiquer à une puissance et non à l'autre ; ainsi il peut enflammer la volonté par une touche du feu de son amour, sans que l'entendement y comprenne rien ; il en est ici comme d'une personne qui est réchauffée par le feu et qui cependant ne voit pas le feu.
Aussi la volonté se sent-elle très souvent enflammée, attendrie, toute transportée d'amour sans rien savoir ni rien comprendre de plus particulier qu'avant. C'est Dieu qui règle en elle l'amour, comme l'affirme l'Épouse des Cantiques quand elle dit : Le Roi m'a
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fait entrer dans son cellier, et il a réglé en moi la charité1 Il n'y a donc pas à craindre quand l'âme est dans ce repos dont nous parlons, car si elle ne fait d'elle-même des actes d'amour en rapport avec des connaissances particulières, Dieu les fait en elle, il l'enivre secrètement de cet amour qu'il lui infuse, à l'aide de la connaissance de contemplation, ou sans elle, comme nous venons de le dire ; et ces actes d'amour dépassent d'autant plus en saveur et en mérite ceux qu'elle ferait, que le moteur de cet amour ou ce grand Dieu qui l'infuse est plus parfait.
Cet amour, Dieu l'infuse dans la volonté quand elle est complètement détachée de toutes les saveurs et affections particulières d'en haut et d'en bas. Voilà pourquoi il faut veiller à ce que la volonté soit dans un dénuement complet et absolument dégagée de toutes ses affections. Si elle ne retourne pas en arrière en se mettant à la recherche de quelque goût ou suavité, bien qu'elle n'en sente aucun de particulier en Dieu, elle avance sûrement ; elle s'élève au-dessus de tout pour aller à Dieu, puisque rien de créé ne la satisfait. Sans doute, elle ne goûte pas Dieu d'une manière générale, obscure et secrète, dans cette grâce infuse dont nous parlons, beaucoup plus que toutes les connaissances distinctes ; elle voit, en effet, alors très clairement qu'aucune d'elles ne lui procure autant de contentement que cette quiétude solitaire. Elle aime Dieu au-dessus de toutes les choses aimables, puisqu'elle a rejeté toutes les saveurs et toutes les jouissances qu'elle y puisait et qu'elle n'y trouve plus que du dégoût.
Il ne faut donc pas se troubler si la volonté ne peut pas s'arrêter aux goûts et aux jouissances des actes particuliers, car elle avance. Dès lors qu'elle ne
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1. Cant. II, 4.
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retourne pas en arrière en s'attachant à quelque chose de sensible, elle poursuit sa marche vers l'inaccessible qui est Dieu. Il ne faut donc pas s'étonner si elle ne s'en aperçoit pas.
Aussi la volonté pour aller à Dieu ne doit jamais s'attacher à ce qui peut lui procurer des délices et des jouissances, mais s'en détacher au contraire complètement. C'est de la sorte qu'elle accomplira bien le précepte de l'amour qui nous commande d'aimer Dieu au-dessus de tout ; mais elle n'y réussirait pas si elle n'était établie dans le détachement et le dénuement spirituel le plus complet.
Il n'y a pas, non plus, à craindre si la mémoire reste dégagée de ses formes et de ses figures ; car Dieu n'a ni forme ni figure ; elle se trouve donc alors en sécurité et s'approche toujours davantage de Dieu ; car plus elle s'attacherait à l'imagination, plus elle s'éloignerait de Dieu et courrait de dangers ; Dieu, d'ailleurs, étant incompréhensible, ne peut pas être compris par l'imagination.
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 1008-1011)