XIV
Le second aveugle, avons-nous dit, qui pourrait troubler l'âme dans cette sorte de recueillement de la contemplation, c'est le démon ; comme il est aveugle, il veut que l'âme le soit également. Quand donc l'âme est plongée dans ces profondes solitudes où elle reçoit l'infusion des délicates onctions de l'Esprit-Saint, il en est plein de dépit et de jalousie ; il constate, en effet, que non seulement elle s'enrichit, mais que, par son essor, elle lui échappe et qu'il n'a plus aucune prise sur elle, car elle est complètement dégagée de toute créature et de toute ombre même de la créature. Il cherche à la troubler par une foule de connaissances et à obscurcir son intelligence par une ferveur sensible, quelquefois bonne en elle-même. Son but est de l'atti-
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1. Luc, XIV, 23.
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rer plus sûrement et de la faire retourner à s'occuper de connaissances distinctes et agir selon la vie des sens, à jeter le regard sur ces jouissances et sur ces connaissances bonnes qu'il lui représente et à les embrasser pour s'en servir comme d'un moyen pour aller à Dieu. C'est par là qu'il arrive très facilement à la distraire, à la tirer de cette solitude et de ce recueillement où, comme nous l'avons dit, l'Esprit-Saint accomplit sur elle d'une manière secrète les plus grandes merveilles.
L'âme étant par elle-même inclinée à sentir et à goûter les choses, surtout quand elle les désire et qu'elle ne comprend pas la voie où elle se trouve, s'attache très facilement à ces connaissances et à ces saveurs que lui présente le démon et elle fuit la solitude où Dieu la plaçait : comme elle ne faisait rien dans cette solitude et ce repos des puissances où Dieu la plaçait, il lui semblait que l'autre voie était meilleure parce qu'elle y faisait quelque chose. C'est donc un grand malheur que l'âme ne se comprenne pas ici, elle prend une bouchée de connaissances distinctes et de saveurs sensibles et empêche Dieu de l'absorber elle-même tout entière ; car c'est ce que Dieu fait alors dans cette solitude où il la conduit ; il l'absorbe en lui-même à l'aide de ces onctions spirituelles solitaires.
C'est ainsi que, par des moyens pour ainsi dire insignifiants, le démon arrive à causer à l'âme les plus graves préjudices ; et lui fait perdre des richesses incalculables ; avec un peu d'appât, il la tire comme un poisson de l'océan de ces eaux pures de l'Esprit-Saint, où elle était plongée et perdue en Dieu sans pouvoir trouver pied ni rencontrer d'appui. Il l'amène sur le rivage, lui donne un appui et un soutien, pour qu'elle trouve pied, qu'elle marche par elle-même, sur un terrain ferme, et travaille, mais ne nage plus dans les
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eaux de Siloé qui coulent en silence1, et ne soit plus baignée des onctions du Seigneur.
Le démon fait le plus grand cas de ce résultat. Ce qui est digne de remarque, c'est que le petit préjudice causé ici à l'âme est beaucoup plus grave que beaucoup d'autres à une foule d'âmes vulgaires, comme nous l'avons dit. Et, cependant, à peine trouvera-t-on une âme marchant par cette voie à qui il ne porte les plus grands préjudices et ne fasse perdre les plus précieux trésors. Ce perfide se poste ici avec toute sa perfidie sur le passage qui va du sens à l'esprit, comme il en a toujours l'habitude, son but est d'empêcher l'âme de passer du sens à l'esprit. Il la trompe, en l'attirant par le sens même ; il lui représente, comme nous l'avons dit, des choses sensibles pour qu'elle s'y arrête et ne lui échappe pas. L'âme, qui ne se doute de rien (parce qu'elle n'en sait pas davantage), s'y arrête aussitôt très facilement ; elle ne songe pas qu'elle va y trouver sa perte ; aussi elle n'entre pas dans l'intérieur de la maison de l'Époux. Elle reste à la porte, à regarder ce qui se passe dehors dans sa partie sensitive. Le démon, dit Job, voit tout ce qui est élevé2, c'est-à-dire qu'il voit l'élévation spirituelle des âmes pour la combattre.
Aussi quand, parfois, une âme entre dans un profond recueillement surnaturel, et qu'il ne réussit pas à la distraire par les moyens dont nous venons de parler, du moins il lui inspire des terreurs, des craintes, il l'accable de souffrances corporelles ; il produit des bruits étranges, des clameurs effroyables à l'extérieur, son but est de frapper ses sens, de l'arracher à son recueillement intérieur, jusqu'à ce que, voyant l'inutilité de ses efforts, il finisse par la laisser en repos. Mais d'ordinaire c'est avec la plus grande facilité qu'il
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1. ls. VIII, 6.
2. Job, XLI, 25.
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Dissipe les richesses de ces âmes bénies de Dieu ; et il regarde ce travail comme beaucoup plus important que celui de porter tort à un grand nombre d'autres ; néanmoins il n'en fait pas grand cas, dès lors que le succès lui est facile et lui coûte peu.
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 1018-1021)