XVI
Le troisième aveugle est l'âme elle-même. Elle ne se comprend pas, avons-nous dit ; voilà pourquoi elle se trouble et se porte tort. Elle ne sait agir qu'à l'aide des sens et de la combinaison de ses pensées ; or, quand Dieu veut la mettre dans ce détachement et dans cette solitude où elle ne peut se servir de ses puissances ni en produire aucun acte, elle voit qu'elle ne fait rien et elle cherche à agir ; voilà comment elle est envahie par les distractions, les sécheresses et le dégoût, alors qu'elle goûtait la tranquillité, la paix et le silence spirituel dont Dieu se plaisait à lui faire sentir en secret les douceurs. Mais qu'arrive-t-il ? D'un côté Dieu insiste pour la garder dans cette quiétude silencieuse, et l'âme de son côté insiste pour mettre en activité son entendement et son imagination et agir par elle-même. Elle ressemble au petit enfant que la mère veut porter sur ses bras et qui pleure et s'agite pour marcher à pied ; aussi n'avance-t-il pas, et empêche-t-il sa mère d'avancer. Elle ressemble encore à la toile sur laquelle un artiste veut peindre un portrait, mais qui est
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P1023 STROPHE TROISIÈME
remuée par un autre ; il en résulte que rien ne se fait ou que l'on gâte tout.
L'âme doit donc bien considérer que si, dans cette solitude, elle ne sent pas qu'elle avance ou agisse, elle avance néanmoins beaucoup plus que si elle agissait par elle-même, parce que c'est Dieu qui alors la porte dans ses bras. Ainsi donc, bien qu'elle s'avance au pas de Dieu, elle ne s'en aperçoit pas, et si elle n'agit pas avec ses propres puissances, le travail qui s'accomplit en elle n'en est que plus important, car c'est Dieu lui-même qui opère alors. Qu'elle ne s'en aperçoive pas, il ne faut pas s'en étonner, car cette œuvre de Dieu est au-dessus des sens. D'ailleurs, comme dit le Sage, c'est dans le silence que l'on entend les paroles de la Sagesse infinie. Que l'âme se remette donc entre les mains de Dieu, qu'elle ne se fie pas à elle-même ni à ces deux aveugles dont nous avons parlé. Quand il en sera de la sorte et qu'elle ne fera pas agir ses puissances, elle marchera en toute sécurité.
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 1022-1023)