48 Voie unitive

 

Qui était obscur et aveugle.

 

   Cela signifie qu'il était ainsi avant d'être éclairé et inondé de lumière par Dieu, comme nous l'avons dit. Pour le bien comprendre, il faut savoir qu'il y a deux motifs pour lesquels on ne voit pas ; ou bien on est dans l'obscurité ou bien on est aveugle. Or, Dieu est la lumière de l'âme et le but où elle tend. Si cette lumière ne l'éclairé pas, elle est dans l'obscurité, alors même qu'elle aurait une vue très bonne. Quand elle est en état de péché ou qu'elle s'occupe de choses en dehors de Dieu, elle est aveugle. La lumière de Dieu a beau l'investir alors, comme elle est aveugle, elle ne voit pas les ténèbres où elle se trouve, c'est-à-dire qu'elle ne connaît pas son ignorance, car avant que Dieu l’éclairât par la transformation dont nous parlons, elle était dans l'obscurité et ignorait les biens incomparables du Seigneur. C'est l'état où se trouvait le Sage avant d'être éclairé, comme il nous le dit.

   Dans le langage spirituel, autre chose est d'être dans l'obscurité, et autre chose est de se trouver dans les ténèbres ; car être dans les ténèbres, c'est être aveugle, comme nous l'avons dit, et en état de péché ; mais on peut être dans l'obscurité sans être pour cela en état de péché ; et cela de deux manières. On peut, en effet, au point de vue naturel, ne pas avoir la lumière nécessaire pour connaître certaines vérités de l'ordre naturel, et au point de vue surnaturel on peut ne pas avoir la connaissance de certaines vérités surnaturelles. Or c'est au sujet de ces deux points que l'âme dit que son sens était obscur avant son incomparable union avec Dieu, car jusqu'au jour où le Seigneur prononça son fiat lux: que la lumière soit, les ténèbres étaient répandues sur la surface de l'abîme, c'est-à-dire sur les cavernes du sens de l'âme ; plus cet abîme est immense et ses cavernes profondes, plus

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aussi sont profondes les ténèbres où il se trouve par rapport au surnaturel, lorsque Dieu, qui est sa lumière, ne l'éclaire pas. Aussi lui est-il impossible d'élever ses regards vers la divine lumière ; il n'y songe même pas ; il ne sait comment elle est, parce qu'il ne l'a jamais vue ; voilà pourquoi il n'en a aucun désir. Il recherche plutôt les ténèbres, qu'il connaît, et ainsi il ira de ténèbres en ténèbres, parce qu'elles s'attirent les unes les autres. C'est ce que nous dit David. Le jour conduit au jour, et la nuit donne la science à la nuit1 Ainsi donc un abîme appelant un autre abîme, un abîme de lumière appelle un autre abîme de lumière, et un abîme de ténèbres appelle un autre abîme de ténèbres ; un semblable appelle son semblable et se communique à lui. Il en est de même de la lumière de la grâce, Dieu l'avait donnée à cette âme et avait éclairé son regard sur l'abîme de son esprit, qu'il avait ouvert à sa lumière pour se le rendre agréable , et cet abîme de grâce appelle un autre abîme de grâce; c'est-à-dire la transformation de l'âme en Dieu ; il en résulte que l'œil du sens devient tellement éclairé et agréable à Dieu que, nous pouvons bien le dire, la lumière de Dieu et la lumière de l'âme ne font plus qu'une lumière ; la lumière naturelle de l'âme est unie à la lumière surnaturelle de Dieu, mais c'est la lumière surnaturelle seule qui resplendit ; c'est ainsi que la lumière créée par Dieu s'est unie à la lumière du soleil, et ainsi il n'y a plus à briller que la lumière du soleil, bien que l'autre y soit contenue1.

   Mais l'âme était encore aveugle lorsqu'elle prenait plaisir à quelque chose en dehors de Dieu, car l'aveuglement du sens raisonnable et supérieur, c'est la tendance qui, comme une cataracte  ou un nuage

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1.J. Ps. XVIII, 3.

2. L'auteur suit l'opinion de saint Thomas, I, q. 68, a. 4.

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vient s'interposer et voiler l'œil de la raison et l'empêcher de voir les objets qui sont devant lui. Aussi quand sa tendance se propose de trouver quelque satisfaction dans un objet sensible, elle est aveugle ; elle ne peut contempler les grandeurs, les richesses et les beautés de Dieu qui sont voilées à son regard. Mettez dans l'œil un grain de poussière, même très petit, il suffit pour empêcher de voir des objets présents si grands qu'ils soient ; de même une légère attache ou un acte inutile suffisent pour empêcher l'âme de voir toutes ces grandeurs divines. L'âme ne peut les contempler qu'une fois qu'elle a rompu avec toutes les consolations sensibles et les attaches personnelles.

(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 1025-1027)

 

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