Oh ! qui pourrait exprimer ici combien il est impossible à l'âme de pouvoir avec de telles attaches juger des choses de Dieu comme elles sont ! car, pour cela il faut qu'elle ait complètement banni tous ses goûts et toutes ses tendances, sans quoi elle arriverait infailliblement à regarder les choses de Dieu comme ne venant pas de lui, et celles qui ne sont pas de Dieu comme étant de lui. Dès lors, en effet, que le nuage de la tendance de l'âme est sur l'œil de son jugement, elle ne voit que le nuage, qui est tantôt d'une couleur, tantôt d'une autre, selon les circonstances ; elle s'imagine que le nuage c'est Dieu, parce qu'elle ne voit, je le répète, que le nuage qui est sur le sens, et Dieu n'est pas accessible au sens. Voilà comment les tendances et le goût des choses sensibles empêchent les connaissances des vérités les plus sublimes. C'est ce que le Sage veut nous faire comprendre quand il nous dit : L'enchantement de la vanité obscurcit les biens et l'inconstance de la concupiscence pervertit un esprit sans malice1, c'est-à-dire pervertit un jugement droit. Voilà pourquoi ceux qui ne sont pas encore
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1. Sag. IV, 12.
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P1028 LA VIVE FLAMME D'AMOUR
assez spirituels, parce qu'ils ne sont pas assez purifiés de ces tendances et de ces goûts, et qu'il y a encore en eux quelque chose de l'homme animal, s'imaginent que les choses les plus viles et les plus basses de l'esprit, ou celles qui se rapprochent le plus des sens selon lesquels ils vivent encore, sont très importantes ; au contraire, celles qui sont les plus précieuses et les plus élevées pour l'esprit, ou qui s'éloignent davantage du sens, ils les estimeront peu et en feront peu de cas ; ils les regarderont même parfois comme des folies. C'est bien là ce que dit saint Paul : L'homme animal ne perçoit pas les choses de Dieu, elles sont pour lui une folie, et il ne peut les comprendre1. Par homme animal, on désigne ici celui qui vit conformément à ses tendances et à ses goûts naturels. Quand parfois certains goûts naissent de l'esprit, mais que l'homme s'y attache par ses tendances naturelles, ce ne sont plus que des goûts naturels, car peu importe que l'objet ou le motif soit surnaturel ou non. La tendance part-elle d'un motif naturel, et tient-elle sa racine et sa force dans le naturel ? elle ne cesse pas d'être naturelle ; elle a la même substance et nature que si elle avait une cause ou une matière naturelles.
Vous me direz peut-être : Mais il s'ensuivrait alors que, quand l'âme désire Dieu, elle ne le désire pas surnaturellement, et ainsi ce désir ne sera pas méritoire à ses yeux ?
Je réponds qu'en réalité ce désir de Dieu n'est pas toujours surnaturel ; il faut qu'il soit infusé par Dieu et en reçoive sa force; et ce désir est tout différent du désir naturel. Mais jusqu'à ce que Dieu l'infuse, ce n'est qu'un désir naturel qui est très peu méritoire ou même ne l'est pas du tout. Quand donc il vient de
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1. I Cor. II, 14.
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P1029 STROPHE TROISIÈME
vous, il n'est que naturel, et il ne sera rien de plus, tant que Dieu ne le rendra pas surnaturel. Aussi quand vous voulez par vous-même porter votre désir aux choses spirituelles et vous attacher à leur saveur, vous faites un acte de désir naturel ; vous mettez sur vos yeux un voile et vous ne cessez pas d'agir selon l'homme animal. De la sorte, il vous sera impossible de comprendre et de juger ce qui est spirituel, ce qui surpasse tous les sens et tous les désirs naturels.
Si vous avez encore quelque difficulté à objecter, je ne sais plus que vous répondre ; je ne puis que vous engager à me relire ; peut-être alors me comprendrez-vous. Je vous ai dit en substance la vérité ; il m'est impossible d'ajouter ici d'autres explications.
Ainsi donc, ce sens de l'âme qui précédemment était obscur parce qu'il n'avait pas la lumière de Dieu, qui, de plus, était aveugle avec ses tendances et ses affections, non seulement est devenu, ainsi que ses profondes cavernes, éclairé et lumineux par suite de cette très haute et sublime union avec Dieu, mais il est devenu lui-même comme une lumière resplendissante, ainsi que les cavernes de ses puissances, et cela à tel point qu'elles
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 1027-1029)