8 La voie unitive
PROLOGUE
J'ai éprouvé quelque répugnance, très noble et sainte dame, à vous donner l'explication de ces quatre strophes que vous m'avez demandée. Il s'agit, en effet, de choses tellement intérieures et spirituelles que nous n'avons généralement pas de termes pour les exprimer, car le spirituel est au-dessus du sens ; aussi est-il difficile de dire quelque chose de la substance de ce qui est spirituel si l'on n'en est pas profondément pénétré. Comme il y en a bien peu en moi, j'ai différé d'en parler jusqu'à ce jour où le Seigneur, ce me semble, m'en a donné quelque connaissance et quelque étincelle. Il l'a fait, sans doute, pour répondre à votre pieux désir. Comme ces strophes ont été composées pour votre dévotion, Sa Majesté veut peut-être aussi qu'elles soient commentées pour vous. Cette pensée m'encourage, car je sais très bien que de moi-même je ne puis rien dire de bon en quoi que ce soit et surtout dans des questions si élevées et si substantielles. Voilà pourquoi il ne faudra m'attribuer de cet écrit que ce qu'il contiendra de mauvais ou d'erroné. Je le soumets donc complètement aux personnes plus éclairées que moi, ainsi qu'au juge-
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ment de notre sainte Mère l'Église catholique, romaine, dont les lois, quand on les suit, nous préservent de toute erreur.
Cela dit, je déclare que je m'appuierai sur la Sainte Écriture ; mais il demeure bien entendu que tout ce que je dirai sera aussi éloigné de la réalité qu'une peinture l'est de l'objet vivant qu'elle représente. Je vais donc me hasarder à dire ce que je saurai.
Il ne faut pas s'étonner que Dieu accorde des grâces si élevées, si sublimes et si extraordinaires à des âmes qu'il veut combler de délices. Car, lorsque nous considérons qu'il est Dieu et qu'il les accorde en tant que Dieu, avec un amour infini et une bonté sans borne, nous n'y trouverons rien de déraisonnable. Il a dit : « Si quelqu'un m'aime, le Père, le Fils et le Saint-Esprit viendront en lui et y établiront leur demeure »1. Cela a lieu quand il fait vivre l'âme de la vie divine et demeurer dans les trois adorables Personnes, comme l'âme le donne à entendre dans ces strophes. Sans doute, dans les strophes que nous avons précédemment expliquées, nous avons parlé du plus haut degré de perfection auquel on puisse arriver en cette vie, c'est-à-dire de la transformation en Dieu, néanmoins les strophes présentes parlent d'un amour plus noble et plus perfectionné dans ce même état de transformation. Il est vrai, dans celles-ci, comme dans celles-là, il s'agit d'un même état de transformation qui, en tant que tel, ne peut être dépassé, mais, comme je l'ai dit, cet état peut, avec le temps et avec la pratique des vertus, se perfectionner et s'enraciner beaucoup plus dans l'amour. Voyez ce qui arrive quand le feu a pénétré le bois : il le transforme en lui-même et se l'unit ; puis, si ce feu devient plus intense et qu'il continue, il rend ce bois plus incan-
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1. Jean, XIV, 23.
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descent et plus enflammé, jusqu'à ce qu'enfin ce bois, devenu feu à son tour, lance des étincelles et des flammes. Telle est l'image de ce qui se passe ici. L'âme donne à entendre qu'elle est déjà, dans ce degré de transformation, tout embrasée ; elle est déjà si transformée et si ennoblie intérieurement dans le feu d'amour que non seulement elle est unie à ce feu, mais que de plus elle lance elle-même de vives flammes. C'est là ce qu'elle ressent, aussi l'exprime-t-elle dans ces strophes avec une douceur d'amour intime et délicate, tandis qu'elle se consume dans sa propre flamme ; mais elle y exalte certains effets qui en découlent.
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1. D'après le ms. 17.950 de la Bibl. Nat. de Madrid, il y aurait ici la signature du saint : frère Jean de la Croix, carme déchaussé.
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p.907-909)