"La voie unitive est cette phase où l’âme, ayant imité suffisamment les souffrances de Jésus, est acceptée dans l’intimité des Personnes divines.
« La parfaite union d'amour entre l'âme et Dieu est donc accomplie. L'âme veut se livrer à l'amour et s'exercer à tout ce qui est le propre de l'amour. C'est donc elle qui parle dans la strophe présente. Elle s'adresse à l'Époux et lui demande trois grâces réservées à l'amour : la première, de jouir de l'amour et d'en savourer la douceur, comme elle le déclare dans ce vers : Jouissons l'un de l'autre, 6 mon Bien-Aimé. La seconde, de devenir semblable au Bien-Aimé, comme elle le manifeste quand elle dit : Et allons nous voir dans votre beauté. La troisième, de connaître les trésors et d'approfondir les secrets du Bien-Aimé; et c'est là ce qu'elle exprime quand elle dit :ô. Expliquons le vers :
Jouissons l'un de l'autre, 6 mon Bien-Aimé.
C'est-à-dire, dans la communication des douceurs de l'amour; je parle non seulement de celles que nous possédons déjà d'une manière ordinaire par suite de notre union, mais encore de celles qui ont leur rejaillissement dans les actes d'un amour affectif et actuel, soit intérieurement quand la volonté produit les actes
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d'amour, soit extérieurement quand on accomplit des œuvres qui concernent la gloire du Bien-Aimé. Nous l'avons dit, l'amour a ceci de spécial que, là où il a son siège, il cherche toujours à savourer ses joies et ses douceurs, ou à exercer son amour intérieurement et extérieurement. L'âme agit ainsi pour devenir de plus en plus semblable au Bien-Aimé. Elle dit donc aussitôt :
Et allons nous voir dans votre beauté.
Voici l'explication : Efforçons-nous moyennant cet exercice d'amour dont nous parlons, d'en arriver à nous voir dans votre beauté; en d'autres termes je souhaite que nous soyons semblables en beauté, que votre beauté soit telle qu'en nous regardant mutuellement, je paraisse semblable à vous en votre beauté et me voie en votre beauté. Cela aura lieu quand vous m'aurez transformée en votre beauté. Alors je vous verrai vous-même dans votre beauté, et vous me verrez dans votre beauté; vous vous verrez en moi dans votre beauté, et je me verrai en vous dans votre beauté; et ainsi 1 je paraîtrai vous dans votre beauté, et vous paraîtrez moi dans votre beauté; la mienne sera la vôtre, et la vôtre sera la mienne ; en elle je serai vous, et en elle vous serez moi, parce que votre beauté même sera mienne. Telle est l'adoption des enfants de Dieu qui diront en vérité à Dieu ce que le Fils lui-même déclare en saint Jean au Père Éternel : Omnia mea tua sunt, et tua mea sunt : « Père, tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi » (XVII, 10). Il le dit essentiellement comme Fils naturel du Père, et nous par participation en tant que fils d'adoption. Le Fils n'a pas seulement dit ces paroles pour
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1. Le mot ainsi, asi, est ajouté par le Saint (t. II, p. 132). 874
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lui qui est le chef, mais encore pour l'Église qui est tout son corps mystique.
Sur la montagne et sur la colline.
C'est-à-dire allons à cette science que les théologiens appellent la science du matin, ou connaissance de Dieu dans son Verbe, figurée ici par la montagne, car le Verbe est la très haute Sagesse essentielle de Dieu. Allons à la science du soir, ou sagesse de Dieu dans ses créatures, dans ses œuvres et son admirable providence. Elle est désignée ici par la colline, moins élevée que la montagne. Quand donc l'âme demande : Allons nous voir dans votre beauté sur la montagne, elle veut être semblable à la beauté de la Sagesse divine qui, comme nous le disons, est le Verbe de Dieu, et en être investie; quand elle dit : Allons sur la colline, elle demande également qu'on lui dévoile la sagesse et les mystères de Dieu qui brillent dans ses créatures et dans ses œuvres; car c'est là une beauté dont elle désire se voir éclairée. Elle ne peut pas se voir dans la beauté de Dieu et lui ressembler tant qu'elle n'est pas transformée dans la Sagesse de Dieu, là où l'on contemple et l’on possède les biens d'en-haut. Aussi l'âme désire aller sur la montagne et sur la colline : Vadam ad montem myrrhae et ad collem thuris1 : « J'irai à la montagne de la myrrhe et à la colline de l'encens. »
D'où coule l'eau limpide.
Cela veut dire, où elle reçoit la connaissance et la sagesse de Dieu, que l’on appelle ici une eau limpide pour l'entendement; cette connaissance est pure et dégagée de tout ce qui est accidentel ou imaginaire;
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l. Cant. IV, 6. Ce texte latin est ajouté en marge par le Saint (t. II, p. 134).
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P876 LE CANTIQUE SPIRITUEL » (Le Cantique spirituel (p. 873-876)