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Voilà, à mon avis, ce que l'âme peut dire dans le mariage spirituel. C'est ici, en effet, que le petit papillon dont nous avons parlé meurt avec une indicible joie, parce que le Christ est devenu désormais sa vie.
Cette faveur se comprend mieux encore dans la suite par les effets qu'elle produit. L'âme voit clairement que c'est Dieu qui lui donne la vie, car elle éprouve souvent de ces aspirations mystérieuses tellement ardentes qu'elle ne peut avoir le moindre doute sur ce point. Elle les sent très vivement, mais elle ne saurait les exprimer. Parfois les sentiments qu'elle éprouve ont tant de force qu'ils s'échappent en paroles pleines d'amour, et elle ne peut s'empêcher de dire: 0 vie
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1.I Cor., VI, 17.
2.Phil., I, 21.
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de ma vie ! ô soutien qui me protégez ! ou autres paroles de ce genre. De ce sein divin où, ce semble, le Seigneur sustente l'âme continuellement, sortent des ruisseaux de lait qui vont fortifier tous les habitants du château. On dirait que le Seigneur veut les faire participer en quelque manière à la joie intense de l'âme. Ce grand fleuve de vie où s'est perdue la petite fontaine lance parfois quelque flot de cette eau qui fortifie ceux de la partie corporelle qui doivent servir ces deux Époux. De même qu'une personne qui serait plongée dans l'eau à l'improviste ne pourrait s'empêcher de sentir l'eau, de même l'âme comprend avec plus de certitude encore les opérations divines dont je parle; et de même que les flots d'eau ne peuvent nous inonder sans qu'il y ait une source d'où ils découlent, de même aussi l'âme comprend clairement qu'il y a dans son ultérieur quelqu'un qui lui lance ces flèches dont elle est blessée et qui donne la vie à cette vie où elle est élevée ; qu'il y a, en outre, un soleil d'où procède cette éclatante lumière qui de son intérieur est envoyée à ses puissances. Quant à elle, comme je l'ai dit, elle ne se meut point de ce centre où elle est; elle ne perd point la paix; car Celui-là même qui la donnait aux Apôtres lorsqu'ils étaient réunis1 peut également la lui donner.
Il m'est venu à la pensée que le salut adressé par le Sauveur aux Apôtres dut être beaucoup plus efficace qu'il ne semble l'indiquer. J'en dis tout autant de cette parole qu'il adressa à la glorieuse Madeleine : Allez en paix2. Comme, en effet, pour le Sauveur, parler c'est agir en nous, ses paroles durent opérer avec la plus grande efficacité dans ces âmes déjà bien disposées, en bannir tout ce qu'il y avait de corporel, et n'y laisser que le pur esprit, pour qu'il pût s'at-
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I. Réminiscence de l'Evangile selon S. Jean, xx, 19.
2. Evangile selon S. Luc, VII, 50.
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tacher par cette union céleste dont nous parlons à l'Esprit incréé. Il est absolument certain, en effet, que si nous bannissons de nous tout ce qui est créé et que nous nous en détachons pour l'amour de Dieu, ce divin Maître doit alors nous remplir de lui-même. Ainsi, un jour que Notre-Seigneur Jésus-Christ priait pour ses Apôtres, il demandait, je ne sais plus où, qu'ils fussent un avec lui et le Père, comme lui est dans le Père et le Père en lui1.
Je ne vois pas qu'il puisse y avoir un amour plus grand que celui-là. Ne manquons pas d'entrer toutes dans cet amour, car Sa Majesté a ajouté : Je ne prie pas seulement pour eux, mais aussi pour tous ceux qui doivent croire en moi2. Elle a dit encore : Je suis en eux. O grand Dieu ! comme ces paroles sont vraies ! et comme elle les comprend bien, l'âme qui, élevée à l'oraison dont nous parlons, les voit s'accomplir en elle ! Quelle intelligence claire nous en aurions toutes, si nous n'y mettions pas obstacle par notre faute ! Car les paroles de Jésus-Christ, notre Roi et Seigneur, ne peuvent manquer d'être vraies. Hélas ! nous ne savons pas nous préparer à ses faveurs et nous ne nous éloignons pas de ce qui peut obscurcir sa lumière ; voilà pourquoi nous ne nous voyons pas dans ce miroir divin que nous contemplons, et où cependant notre Image est représentée.
Revenons à notre sujet. Le Seigneur vient de placer l'âme dans sa demeure à lui, qui est le centre de l'âme. Or, de même que le ciel empyrée où Notre-Seigneur habite ne se meut pas, dit-on, comme les autres, de même l'âme, à peine entrée dans ce centre, n'éprouve plus, ce semble, les agitations qu'elle ressent d'ordinaire dans les puissances et l'imagination; du moins elle
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1.Evangile selon S. Jean, XVII, 21.
2.Ibid., XVII, 20.
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n'en reçoit plus aucun préjudice, et sa paix n'en est pas altérée.
Voudrais-je dire par là que, une fois élevée à cette faveur, l'âme est assurée de son salut, et ne peut plus tomber? Je n'affirme rien de semblable; partout où je traiterai de ce point, et de la sécurité où l'âme semble se trouver, cela doit s'entendre pour le temps où elle sera soutenue par Sa divine Majesté et où elle ne l'offensera pas. Du moins, je sais d'une manière certaine que la personne dont il s'agit, bien qu'élevée à cet état où elle persévère depuis plusieurs années, ne se regarde pas comme assurée de son salut1; elle a, au contraire, une crainte plus vive qu'auparavant de tomber dans la moindre faute contre Dieu; elle s'anime de ces désirs si ardents de le servir, dont nous parlerons plus loin; d'ordinaire elle est peinée et confuse de voir le peu qui est en son pouvoir pour répondre à toutes ses obligations envers Lui; et ce n'est pas là une croix légère, mais plutôt une terrible pénitence. Quant aux mortifications, plus elle en fait de grandes, plus elle est contente. C'est une vraie pénitence qu'elle fait déjà, lorsque Dieu lui enlève la santé et les forces qui lui permettraient d'accomplir des austérités. J'ai parlé ailleurs, il est vrai, de la peine profonde que cette impuissance lui cause; mais sa peine est beaucoup plus vive ici; tout cela doit venir du sol où elle est plantée. Si l'arbre qui se trouve sur le bord des eaux est plus vert et donne une plus grande abondance de fruits, quoi d'étonnant qu'il y ait de tels désirs dans cette âme dont le véritable esprit ne fait plus qu'un avec l'eau céleste dont nous avons parlé ?