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CHAPITRE III

 

  Nous disons donc maintenant que notre petit papil­lon est mort dans une allégresse indicible. Il a trouvé son repos, et le Christ vit en lui. Voyons quelle est cette vie, ou comment elle diffère de celle qu'il avait auparavant. Les effets nous montreront si ce que nous avons dit est vrai. D'après ce que je puis comprendre, ces effets sont les suivants :

  Le premier est un tel oubli de soi que l'âme semble véritablement n'avoir plus d'être, comme je l'ai dit. Elle est tellement transformée qu'elle ne se reconnaît plus. Elle ne songe plus s'il doit y avoir pour elle un ciel, une vie, un honneur propre, parce qu'elle est tout entière occupée à la gloire, de Dieu. Il lui semble que la parole que Notre-Seigneur lui a dite1. Qu'elle eut soin de ses intérêts à lui, et que lui veillerait sur les siens à elle, a opéré ce qu'elle signifiait. Ainsi non seulement, elle ne se préoccupe pas de ce qui peut arriver, mais elle est sous ce rapport dans un oubli tellement étrange que, je répète, il semble qu'elle n'est et qu'elle voudrait n'être rien en rien, excepté lors­qu'elle comprend qu'elle peut contribuer à accroître,

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1. Relation xxviii. C'était en 1572, c'est-à-dire cinq ans auparavant.

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ne serait-ce que d'un degré, l'honneur et la gloire de Dieu; car alors elle donnerait bien volontiers sa vie. Ne croyez pas cependant, mes filles, qu'elle néglige pour cela de manger ou de dormir, malgré tout le tour­ment qu'elle en éprouve, ou d'accomplir chacune des obligations de son état. Mais nous parlons de ce qui concerne l'intérieur. D'un autre côté, il y a peu à dire de ses œuvres extérieures. Si elle a une peine à leur égard, c'est de voir que ce que lui permettent ses forces n'est rien. Voilà pourquoi aucune considération humaine ne la ferait négliger la moindre chose qui fût en son pouvoir, si elle croyait par là procurer la gloire de Notre-Seigneur.

  Le second effet est une soif de souffrir très ardente, qui cependant ne la trouble plus comme précédem­ment. L'âme en cet état est embrasée d'un tel désir que la volonté de Dieu s'accomplisse en elle, qu'elle trouve bon tout ce qu'il ordonne. S'il veut qu'elle souffre, elle est contente ; s'il ne le veut pas, elle ne s'en tourmente plus comme elle le faisait.

  De plus, ces âmes goûtent une joie intérieure très vive, lorsqu'elles sont persécutées ; leur paix est beau­coup plus profonde que celle dont j'ai parlé; elles n'ont aucune amertume contre ceux qui leur font ou leur souhaitent du mal ; au contraire, elles conçoivent pour eux un amour spécial ; quand elles les voient dans quelque peine, elles en sont tendrement affectées, et il n'est rien qu'elles ne soient prêtes à endurer pour les en délivrer; c'est de tout leur cœur qu'elles les recom­mandent à Dieu, elles seraient même heureuses d'être privées en leur faveur de quelques-unes des grâces qu'elles reçoivent de Sa Majesté pour qu'ils n'offensent plus  Notre-Seigneur.

 Mais voici ce qui excite le plus mon étonnement. Vous avez déjà vu quelles sont leurs angoisses et leurs afflictions de ne pouvoir mourir pour jouir de Notre-

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Seigneur. Or maintenant, elles ont un tel désir de le servir et de le faire glorifier, d'être utiles, si elles le peuvent, à quelque âme, que non seulement elles n'ont plus le désir de mourir, mais qu'elles voudraient vivre de longues années encore au milieu des plus terribles tourments, afin de procurer ne serait-ce qu'un tout petit peu de gloire à Notre-Seigneur. Alors même qu'elles auraient la certitude d'aller, au sortir du corps, jouir de Dieu immédiatement, elles y seraient indif­férentes. Elles ne sont point touchées, non plus, à la pensée de la gloire des Saints ; elles ne la désirent pas alors. Toute leur gloire à elles est d'aider en quelque chose le divin Crucifié, si elles le peuvent, surtout quand elles voient combien il est offensé, et combien est res­treint le nombre de ceux qui s'occupent vraiment de sa gloire dans un parfait détachement de tout.

  Parfois, il est vrai, elles perdent de vue ce souvenir de la gloire de Dieu; et alors leurs tendres désirs de jouir de lui reviennent; aussi elles souhaitent de nou­veau quitter cet exil, surtout quand elles voient le peu qu'elles font pour Sa Majesté. Mais elles ne tardent pas à revenir à leur précédente disposition, et à considérer que Dieu ne se sépare jamais d'elles. Avec cela, elles sont contentes et offrent à Sa Majesté leur désir de vivre comme le sacrifice le plus sensible qu'elles puis­sent lui faire. Elles n'ont pas plus d'appréhension de la mort que d'un suave ravissement. La raison, c'est que Celui qui leur donnait ces désirs accompagnés d'un tourment si excessif leur donne à présent ceux dont nous parlons. Qu'il soit loué et béni à jamais I

  Ces âmes, en effet, ne désirent plus ni joies ni goûts comme autrefois, dès lors qu'elles ont en elles le Sei­gneur lui-même ; c'est Sa Majesté qui vit maintenant en elles. Or, il est clair que la vie de ce divin Maître n'a été qu'un tourment continuel. Aussi il agit de telle sorte que la leur ressemble à la sienne, au moins

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par les désirs; du reste, il sait ménager leur faiblesse, bien qu'il leur communique sa force, lorsqu'il voit qu'elles en ont besoin.

 

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