Ces âmes sont profondément détachées de tout, et n'aspirent plus jamais qu'à être dans la solitude, ou occupées à rendre service à quelque âme. Elles n'éprouvent plus ni sécheresses ni peines intérieures; leur vie s'écoule dans le souvenir et l'amour tendre de Notre-Seigneur; elles voudraient ne jamais cesser de chanter ses louanges. Viennent-elles à s'oublier, le Seigneur lui-même les réveille de la manière que j'ai déjà racontée. On voit très clairement que cette impulsion, je ne sais quel autre nom lui donner, vient de l'intérieur de l'âme à la façon des transports dont j'ai parlé. Cette impulsion se produit avec une profonde suavité; mais elle ne procède ni de l'esprit, ni de la mémoire, ni d'une autre source qui laisse supposer le moindre concours de l'âme. Cette faveur est tellement ordinaire et fréquente qu'on a pu l'observer à loisir. De même qu'un feu, si ardent qu'il soit, ne lance jamais sa flamme en bas, mais toujours en haut, de même, cette impulsion intérieure procède, comme on le comprend alors, du centre de l'âme et va réveiller les puissances.
A coup sûr, quand il n'y aurait pas d'autre profit dans cette voie de l'oraison que celui de nous rendre compte du soin particulier que Dieu montre pour se communiquer à nous, et nous supplier (car il ne fait pas autre chose, ce me semble) de lui tenir compagnie, je considérerais comme bien employés tous les travaux que l’on pourrait endurer pour jouir de ces touches de son amour si suaves et si pénétrantes. Vous en aurez fait l'expérience, mes Sœurs, parce que l'âme est à peine arrivée à l'oraison d'union, que le Seigneur, ce semble, montre cette sollicitude à son égard, pourvu qu'elle ne manque point d'observer ses commandements.
Lorsque vous sentirez ces impulsions, rappelez-
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vous qu’elles partent de cette demeure intérieure de l’âme où Dieu habite ; et rendez-en à ce divin Maître les plus vives actions de grâces, car certainement c'est lui l’auteur de ce message : c'est lui qui a écrit ce billet avec tant d'amour; il veut même que vous soyez seules à en comprendre l'écriture et la demande qu'il vous y adresse. Ne manquez donc en aucune manière de répondre à Sa Majesté, malgré toutes les occupations extérieures que vous pouvez avoir, ou quelles que soient vos conversations avec d'autres personnes. Il arrivera très souvent que ce sera en public que Notre-Seigneur daignera vous accorder cette faveur secrète. Comme la réponse doit être intérieure, il vous sera facile de suivre ma recommandation. Vous ferez un acte d'amour, ou vous direz comme saint Paul : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ?1 Sa Majesté vous enseignera alors beaucoup de moyens de lui être agréable. C'est un temps propice, car on comprend, ce semble, que Notre-Seigneur nous écoute, et presque toujours cette touche si délicate dispose l'âme à réaliser ce que nous avons dit avec une volonté pleine de générosité.
La différence qu'il y a ici entre cette demeure et les autres, c'est, je le répète, que l'âme n'y éprouve presque jamais de sécheresse, ni de ces troubles intérieurs où elle se trouvait parfois dans les autres demeures. Elle est pour ainsi dire toujours dans la quiétude. Elle n'a aucune crainte que le démon puisse contrefaire une faveur si élevée; elle a, au contraire, une assurance complète que c'est un don de Dieu. Les sens, je le répète, et les puissances n'ont rien à voir ici. Sa Majesté se manifeste à l'âme ; il la met à ses côtés, là où, à mon avis, le démon n'osera pas entrer, et où le Seigneur ne le laissera pas pénétrer. Toutes les faveurs dont Dieu
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I. Actes des Apôtres, IX, 6.
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la comble ici, il les lui fait, sans qu'elle y apporte d'autre coopération que celle par laquelle elle s'est déjà donnée tout entière à lui. Il y a tant de quiétude et de paix dans tout ce que le Seigneur accomplit pour l'enrichir et l'éclairer, que cela semble rappeler la construction du temple de Salomon durant laquelle on ne devait entendre aucun bruit 1. Il en est de même dans ce temple de Dieu, dans cette demeure qui est la sienne. Lui seul et l'âme jouissent mutuellement l'un de l'autre dans un silence très profond. L'entendement n'a plus à s'agiter ni à chercher; le Seigneur, qui l’a créé, veut le tenir ici dans le repos, et il lui permet de regarder comme par une petite t(f ?)ente ce qui se passe. Si parfois il perd cette vue ou qu'on l'empêche de regarder, ce n'est qu'à de très courts intervalles, car, à mon avis, les puissances ne sont pas suspendues ici, mais elles n'opèrent pas : elles sont comme étonnées de ce qui se passe. Pour moi, je suis étonnée de voir que l'âme, une fois parvenue à cet état, n'a plus de ravissements, si ce n'est que de temps en temps, et encore ces ravissements ne sont pas accompagnés d'extase ou de vol d'esprit; de plus, ces circonstances sont très rares et n'arrivent presque jamais en public, quand cela était ordinaire précédemment. Ils ne sont pas provoqués, non plus, de la même manière qu'autrefois, au sujet de grandes occasions qui réveillent la dévotion, telles que la vue d'une image pieuse, un sermon même à peine entendu ou quelque chant; dès lors que le pauvre petit papillon était si embrasé de désir de s'unir à Dieu, tout le ravissait et lui faisait prendre son vol. Maintenant, l'âme ne s'étonne de rien, soit parce qu'elle a vu tant de choses dans cette demeure, soit parce qu'elle n'est plus dans la solitude où elle était, puisqu'elle jouit d'une telle
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I. Réminiscence du IIIe livre des Rois, VI, 7.
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compagnie. Enfin, mes Sœurs, je n'en sais pas la cause; mais dès que Notre-Seigneur lui montre ce qu'il y a dans cette demeure où il l'introduit, elle voit disparaître cette faiblesse extrême qui lui était si pénible et dont elle n'était pas encore délivrée. Cela vient peut-être de ce que le Seigneur l'a fortifiée, agrandie et rendue apte à recevoir ces faveurs. Peut-être encore voulait-il manifester en public les faveurs qu'il lui accordait en secret, pour des fins qu'il connaît ; car ses jugements sont au-dessus de tout ce que nous pourrions imaginer. Ces effets sont bons comme tous les autres qui découlent des différents degrés d'oraison dont nous avons parlé. Dieu les produit dans l'âme lorsqu'il l'unit à lui par ce baiser qu'elle lui a demandé à l'exemple de l'Épouse des Cantiques1. Car pour moi, je suis persuadée que c'est ici qu'il exauce cette demande. C'est ici que l'on donne à cette biche mystique blessée d'amour les eaux vives en abondance pour s'y désaltérer; c'est ici dans ce tabernacle de Dieu que l'âme se voit comblée de délices2. C'est ici que la colombe, comme celle que Noé avait lâchée pour voir si le déluge avait cessé3, trouve le rameau d'olivier, c'est-à-dire le signe qu'elle a enfin rencontré la terre ferme au milieu des eaux et des tempêtes de ce monde. 0 Jésus ! que ne connaissons-nous tous les trésors que doit renfermer la sainte Écriture et qui nous feraient comprendre cette paix de l'âme ! 0 mon Dieu, vous qui voyez combien cette paix nous est nécessaire, faites que les chrétiens s'appliquent à la rechercher, et dans votre miséricorde, ne l'enlevez pas à ceux qui l'ont reçue de votre libéralité; car enfin, jusqu'à ce que vous leur accordiez la véritable paix et les établissiez dans ce séjour où elle durera sans fin,
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1. Réminiscence du livre des Cantiques, I, 1.
2.Réminiscence de l'Apocalypse, XXI, 3.
3.Réminiscence de la Genèse, VIII, 8.
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nous devons toujours vivre dans la crainte. Quand je parle de la véritable paix, je ne veux pas dire que celle dont nous nous occupons ne soit pas véritable, mais que nous pourrions retomber dans les combats précédents, si nous venions à nous éloigner de Dieu.