extrait 66

  Il sera bon maintenant, mes Sœurs, de vous dire le but pour lequel Notre-Seigneur accorde tant de faveurs en ce monde. Quoique les effets qu'elles produisent vous l'aient déjà fait comprendre, si vous y avez réfléchi, je

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1.IIIe livre des Rois, XI.

2.Psaume CXI, 1.

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veux vous le marquer ici. Aucune d'entre vous ne doit s’imaginer qu'il veut seulement combler l'âme de délices; ce serait une erreur profonde. Sa Majesté ne saurait nous faire une plus haute faveur que celle de nous donner une vie qui soit semblable à celle que son Fils bien-aimé a menée sur la terre. Aussi je regarde comme certain que ces faveurs ont pour but de forti­fier notre faiblesse, comme je l'ai dit plusieurs fois dans cet écrit, afin de pouvoir endurer à son exemple beaucoup de souffrances. N'avons-nous pas vu tou­jours que ceux qui ont approché de plus près Jésus-Christ Notre-Seigneur ont été ceux qui ont subi les plus grandes épreuves? Considérons ce qu'ont enduré sa glorieuse Mère et ses glorieux Apôtres. Et comment saint Paul aurait-il pu supporter de si rudes tribula­tions? Nous pouvons voir en lui quels effets produisent les visions et les contemplations, quand elles viennent véritablement de Notre-Seigneur, et non de l'imagina­tion ou des ruses du démon. Est-ce que, par hasard, il est allé se cacher dans la solitude pour jouir des délices de ces visions et ne plus s'occuper d'autre chose? Vous le voyez, d'après ce que nous pouvons comprendre, il n'eut jamais de repos durant le jour; et il n'en avait pas davantage la nuit, puisqu'il l'employait pour gagner sa vie1. J'aime beaucoup me rappeler saint Pierre, qui fuyait la prison lorsque Notre-Seigneur lui apparut et lui dit qu'il allait à Rome pour y être crucifié de nouveau. Je ne récite jamais l'office de la fête où ce trait est rapporté sans éprouver une consolation spé­ciale. Or quelles furent les dispositions de saint Pierre après cette faveur de Notre-Seigneur? Que fit-il? Il alla immédiatement au-devant de la mort, et ce ne fut pas une petite miséricorde de Dieu pour lui de trouver quelqu'un qui la lui donnât.

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1. Ier aux Thessaloniciens, I, 9.

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  0 mes Sœurs, comme elle néglige son propre repos, comme elle est indifférente aux honneurs et éloignée de rechercher l'estime, l'âme en qui le Seigneur habite d'une manière si particulière ! Dès lors qu'elle se tient constamment en sa compagnie, comme il convient, elle doit songer bien peu à elle-même. Toute sa pensée est de chercher comment elle lui plaira de plus en plus, en quoi et par quel moyen elle lui témoignera son amour. Tel est le but de l'oraison, mes filles; voilà à quoi sert le mariage spirituel qui doit toujours produire des œuvres, et encore des œuvres. Telle est la vraie marque à laquelle nous pouvons reconnaître que ces grâces et ces faveurs viennent de Dieu, comme je vous l'ai déjà dit. Quel pauvre avantage y aurait-il, en effet, à être très recueilli dans la solitude, à produire des actes d'amour aux pieds de Notre-Seigneur, en se proposant et en promettant même d'accomplir des merveilles à son service, si aussitôt après et à la moindre occasion, on faisait tout le contraire? Je dis mal, en disant quel pauvre avantage; car tout le temps que nous passons avec Dieu nous est très utile ; et, bien que nous soyons faibles ensuite pour accomplir nos résolutions, Notre-Seigneur cependant nous donne parfois la grâce de nous y conformer. Peut-être ira-t-il contre nos répugnances, comme il le fait souvent. Quand, en effet, il voit une âme très lâche, il lui envoie une très rude épreuve abso­lument contraire à ses désirs, et il l'en fait sortir avec profit; l'âme qui le comprend a beaucoup moins de crainte ensuite, et elle s'offre à lui avec plus d'abandon. J'ai voulu dire que les actes intérieurs et les paroles sont peu de chose par eux-mêmes, en comparaison de tout le mérite qu'il y a à y conformer nos œuvres. Que celle d'entre vous qui ne pourra réussir à faire l'un et l'autre immédiatement s'y exerce peu à peu. Qu'elle sache plier sa volonté, si elle veut que l'oraison lui profite; les occasions où elle pourra s'y exercer ne lui

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manqueront pas dans le petit coin de nos solitudes. Considérez que cela est beaucoup plus important que je ne sais le dire. Jetez les yeux sur le Crucifié, et toutes les difficultés vous paraîtront peu de chose. Quand Sa Majesté nous montre son amour par des œuvres étonnantes et des tourments si épouvantables,  comment prétendrait-on lui plaire par de simples paroles? Savez-vous quand on est vraiment spirituel? C'est quand on se fait l'esclave de Dieu et que, à ce titre, non seulement on porte son empreinte qui est celle de la Croix, mais qu'on lui remet sa liberté, afin qu'il puisse nous vendre comme les esclaves de l'uni­vers tout entier, ainsi qu'il l'a été lui-même. D'ailleurs si nous étions traités ainsi, il n'y aurait aucune injus­tice pour nous, mais au contraire une très haute faveur. Dès lors que l'on n'est pas déterminé à ce sacrifice, on n'a pas, croyez-moi, réalisé beaucoup de progrès. Car tout cet édifice, je le répète, a pour fondement l'humilité. Tant qu'il n'y a pas une humilité vraie, Notre-Seigneur, même dans votre avantage, ne l’élè­vera pas très haut, pour ne pas l'exposer à crouler.

  Ainsi donc, mes Sœurs, pour que cet édifice ait des fondements solides, chacune d'entre vous doit s'appliquer à être la plus petite de toutes et l'esclave de toutes. Vous examinerez bien, en outre, comment et par quel moyen vous pouvez leur être agréables et leur rendre service. Tout ce que vous ferez de la sorte vous procurera en réalité plus d'avantage qu'à elles et sera comme autant de pierres si fermes qu'il n'y aura pas à craindre que le Château vienne à s'écrou­ler. Pour atteindre ce but, je le répète, le fondement de votre édifice ne doit pas reposer uniquement sur la prière et la contemplation. Si vous ne cherchez pas à acquérir les vertus, et si vous ne vous y exercez pas, vous resterez toujours comme des naines; et encore plaise à Dieu que votre état soit seulement de ne pas

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grandir, car, vous le savez, celui qui n'avance pas recule! Pour moi, je regarde comme impossible que l'amour, là où il est, se contente de rester dans le même état.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon